Cinéma africain : Beidari Yakouba appelle l’Afrique à reprendre le contrôle de son récit

Beidari Yakouba, Directeur du Festival international du film sur les droits de l’homme de Niamey

À Cotonou, dans le cadre des Rencontres cinématographiques et numériques de Cotonou (RECICO), le producteur et réalisateur nigérien Beidari Yakouba a livré une réflexion critique sur la représentation de l’immigration dans le cinéma.

Le cinéma africain doit-il se contenter de raconter les drames de l’immigration ou peut-il aussi mettre en lumière les réussites, les compétences et les contributions des migrants au développement des sociétés d’accueil ? Pour Beidari Yakouba, producteur et réalisateur nigérien, la question dépasse le choix des sujets cinématographiques. Elle touche à la capacité des Africains à raconter eux-mêmes leur histoire et à préserver la maîtrise de leur identité culturelle.

Intervenant dans le cadre du RECICO autour du thème du cinéma et de l’immigration, le directeur du Festival international du film sur les droits de l’homme de Niamey invite les professionnels du septième art à interroger les représentations véhiculées par les productions consacrées aux migrations.

Déconstruire les représentations négatives de l’immigration

Pour Beidari Yakouba, le regard porté sur l’immigration dépend largement de la manière dont les cinéastes choisissent de raconter cette réalité. Il évoque une étude publiée en 2026 qui, selon lui, recense 410 films consacrés à la question migratoire entre 1940 et 2024. Plus de 90 % de ces productions présenteraient la migration sous un angle négatif.

Un constat qui l’amène à questionner la place accordée aux Africains dans ces récits, souvent associés au départ vers l’Europe et aux migrations irrégulières. Pourquoi le cinéma montre-t-il si peu les parcours de migrants qui réussissent, exercent leur métier et contribuent à la vie économique et sociale de leur pays d’accueil ?

« Chaque immigré porte une valeur », soutient-il. Au-delà des difficultés du parcours migratoire, il rappelle que les personnes qui quittent leur pays emportent avec elles leurs compétences, leur culture, leurs expériences et leurs ambitions. Médecins, mécaniciens ou professionnels d’autres secteurs, les migrants peuvent aussi être présentés comme des acteurs du développement.

Le réalisateur invite ainsi les cinéastes africains à sortir d’une représentation limitée aux drames et aux dangers de l’immigration. Il s’agit, selon lui, de proposer des récits plus diversifiés, capables de montrer la complexité des parcours humains et de déconstruire les préjugés.

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Reprendre la maîtrise du récit africain

Derrière cette bataille des représentations se pose, pour Beidari Yakouba, la question de la souveraineté narrative. « Nous leur avons laissé raconter notre histoire à notre place », regrette-t-il. Il estime que les professionnels africains doivent produire des œuvres qui racontent leurs réalités, leurs aspirations et leurs propres visions du monde.

Cette reconquête passe aussi par le financement du cinéma. Le producteur dénonce la forte dépendance de nombreuses productions africaines à l’égard des financements occidentaux. Selon lui, cette situation peut peser sur les choix artistiques, les orientations narratives, la sélection des films et la programmation des festivals.

Il ne s’agit pas simplement de disposer de moyens pour tourner, mais de pouvoir décider librement des histoires à raconter. Lorsqu’un financement s’accompagne d’attentes sur le contenu ou le message d’une œuvre, le cinéaste risque de perdre une partie de sa liberté de création.

Pour sortir de cette dépendance, Beidari Yakouba appelle à construire un modèle économique plus solide pour les industries cinématographiques africaines. Les États, les investisseurs et les acteurs du secteur doivent, selon lui, contribuer à créer des mécanismes de financement permettant aux producteurs de développer des œuvres sans renoncer à leurs convictions.

Le Bénin face au défi de la transmission de son histoire

Le réalisateur nigérien établit un lien direct entre cette maîtrise du récit et la préservation de l’identité des peuples. « Lorsqu’un pays perd le contrôle de son récit, il perd son identité », affirme-t-il. À ses yeux, raconter l’histoire d’un peuple sans lui donner une place centrale expose à des interprétations incomplètes ou éloignées de ses réalités.

Il cite notamment le Bénin, dont l’histoire est étroitement liée à celle du continent africain, en particulier à la traite négrière et à l’esclavage. Il salue les initiatives visant à favoriser une réécriture de l’histoire nationale, tout en soulignant que ce travail ne saurait s’arrêter à la production de connaissances historiques.

Pour lui, l’enjeu est également de rendre cette histoire accessible au plus grand nombre. Le cinéma peut y contribuer par l’écriture de scénarios, la production de films historiques et la création d’œuvres permettant aux Béninois de mieux connaître leur passé et de se reconnaître dans les récits qui leur sont proposés.

Cette démarche suppose de créer des conditions favorables à l’émergence de productions nationales ambitieuses, capables de faire vivre la mémoire collective et de transmettre les références culturelles aux nouvelles générations.

Au fond, le plaidoyer de Beidari Yakouba dépasse la seule question de l’immigration. Il pose celle de la liberté de création, de l’autonomie financière et de la responsabilité des États dans la construction d’un cinéma africain qui ne se contente pas de répondre aux attentes extérieures. Pour le réalisateur, maîtriser son cinéma, c’est aussi préserver la capacité de raconter son histoire et de définir soi-même son identité.

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